Dimanche des Rameaux B
Deux notes sur la passion du Seigneur dans l'Évangile selon s. Marc
La parfumeuse : "et Dieu vit que cela était bon"
Marc 14, 3-9
"Une œuvre bonne" Une femme vient verser un parfum précieux sur la tête de Jésus. Certaines personnes présentes la rabrouent. Jésus, lui, la promeut. Arrêtons-nous sur un mot de Jésus lors de sa prise de parole en faveur de cette femme.
La traduction liturgique propose : "C'est une action charitable qu'elle a faite envers moi". Le texte original dit littéralement : "C'est une œuvre belle (ou : bonne) qu'elle a œuvrée pour moi". L'adjectif grec courant ici employé est kalos : son sens premier est "beau", mais il désigne aussi habituellement ce qui est "bon". Il y a un autre adjectif grec pour traduire plus spécifiquement la notion de bon : c'est agathos. En tout cas, l'adjectif kalos assume souvent les deux sens à la fois : beau et bon. Est kalos ce qui est bon et ce qui manifeste la splendeur du bon. Ce mot, kalos, est donc porteur d'une signification pleine, que des siècles de culture grecque ont peu à peu ajustée et font entendre dans ce petit adjectif.
Kalos n'est pas seulement un terme issu de la civilisation grecque ; cet adjectif a été importé très tôt dans la Bible. Quand, au 3è siècle avant Jésus-Christ, des lettrés juifs ont traduit en grec le Pentateuque (c'est ce qu'on appelle la traduction de la Septante1, ils ont employé ce terme pour traduire le mot clé du refrain de Dieu dans le chapitre 1 de la Genèse : "Et Dieu vit que cela était bon". "Bon" se dit tob en hébreu ; on pourrait attendre l'équivalent strict du grec : agathos. Mais les traducteurs, en grands connaisseurs de la Bible et de la culture grecque, on préféré le terme plus riche kalos. On pourrait parfaitement traduire la Septante par : "Et Dieu vit que cela était beau". Chaque réalité que le Seigneur crée, lors de chaque jour ouvrable de la semaine, s'avère donc "belle" et "bonne" ; un seul mot nous le dit : kalos2.
Marc est un évangile bref. Un des textes bibliques qui le hante et le structure est le début de la Genèse. Le Christ, selon Marc, vient habiter la création, à la fois comme Créateur et comme un Adam qui écoute Dieu. Ainsi, dans son premier chapitre, Marc ne développe-t-il pas un récit de nativité comme le font Matthieu et Luc ; il nous place plutôt "au commencement" pour introduire son texte3 On voit en effet dans ce chapitre inaugural la terre sèche (le désert), l'eau (le Jourdain où des baptêmes ont lieu), le ciel qui bientôt s'ouvre pour laisser passer la voix du Père, et puis un homme, Jean-Baptiste, qui vit au plus près des réalités naturelles : il mange des sauterelles et du miel sauvage (Marc 1, 1-6).
Bref, on trouve là, dès le début, un rappel des commencements, avec l'évocation des grandes zones de la création, comme en Genèse 1 : terre sèche, eau, ciel, et un fils d'Adam qui évolue dans ce cadre. Bientôt un autre fils d'Adam apparaît : Jésus. Il est plongé dans l'eau, puis émerge, et l'Esprit comme un oiseau - une colombe - descend sur lui (Marc 1, 9-10). "Et l'esprit du Seigneur planait sur les eaux" disait déjà le deuxième verset de la Genèse. Bientôt Jésus est emmené au désert et il y vit au milieu des animaux, servi par des anges (Marc 1, 12-13). Tous les ordres du créé sont là, organisés comme au commencement ; les animaux sont "soumis" à cet Adam (cf. Genèse 1, 28) qui habite la création, selon ce que Dieu avait prévu dès le commencement.
La méditation sur le commencement demeure permanente chez Marc. Bien des textes en sont marqués, avec plus ou moins d'évidence. Les textes de la passion et de la résurrection sont remplis de cette référence aux commencements, qui sont comme ré-habités par le Christ et tous ceux qui ont part à ce qu'il est. Le petit texte final de Marc concernant la résurrection multipliera les allusions (Marc 16, 9-20)4 : Jésus apparaît à une femme au premier jour, puis il se montre à deux hommes qui allaient aux champs, puis aux onze. En quelques versets s'esquisse un véritable résumé de la Genèse : un homme et une femme baignés dans la vie de Dieu, deux frères qui "vont aux champs", onze "frères" qui croient que le douzième n'est plus de ce monde. On retrouve en effet dans cette série les épisodes structurants de la Genèse : la grande scène du jardin (un homme et une femme se rencontrent au commencement), le thème des deux frères (Caïn et Abel5, Ismaël et Isaac, Ésaü et Jacob), le fils qu'on a dit mort et qui se donne à voir contre toute attente à ses onze frères (Joseph et ses frères ; voir en particulier Genèse 45, à la fin du livre de la Genèse).
Quand donc la femme au parfum s'approche de Jésus pour lui verser l'huile parfumée sur la tête, elle ne se conduit pas en gentille petite dame qui ferait ses œuvres de charité. Elle fait une action qui l'apparente à Dieu, au Dieu qui a tout créé pour une fin et qui a établi sur terre des hommes et des femmes pour qu'ils se rencontrent et manifestent "son image et sa ressemblance" (Genèse 1, 26-28).
L'onction donnée par cette femme est donc vraiment une "œuvre bonne qu'elle a œuvrée" (ou "élaborée") : ce vocabulaire6 du travail rappelle une fois de plus les mots du commencement où Dieu, après avoir créé, se reposa "de tout le labeur qu'il avait élaboré" (ou : "de toute l'œuvre qu'il avait œuvrée"), comme le dit (Genèse 2, 2-3).
Cette femme, au commencement de la semaine sainte, dévoile par un geste simple que nous nous trouvons en présence du nouvel Adam : il est venu pour assumer et restaurer la création comme "œuvre belle" que le Seigneur a "œuvrée" pour nous dès le commencement. Elle participe à cet ouvrage de dévoilement de ce qui est bon et beau, en honorant avec profusion le corps du Fils.
On comprend la réaction de Jésus : "partout où l'évangile sera proclamé, dans le monde entier, on racontera aussi en mémoire de cette femme ce qu'elle a fait" (Marc 14, 9). La réaction du Christ est disproportionnée si cette femme s'est contentée de "faire la charité" ; cette réaction est compréhensible dans sa dimension "cosmique" quand on replace le geste de cette parfumeuse dans l'œuvre belle et bonne inaugurée par Dieu.
"En mémoire d'elle" (Marc 14, 9) "Partout où l'évangile sera proclamé, dans le monde entier7, on racontera aussi en mémoire d'elle ce qu'elle a fait"
La traduction liturgique propose "en souvenir d'elle", ce qui à mon avis est un faux-sens. Le terme grec est d'un autre registre : il s'agit vraiment de faire "mémoire d'elle". C'est ce terme, très fort, que les Pères utiliseront plus tard pour désigner la Cène, le "mémorial du Seigneur".
Le mot grec pour mémorial utilisé en Marc 14, 9 est mnèmosunon : il appartient à la famille très riche des termes désignant la mémoire. La mémoire pour les Anciens, et tout particulièrement dans la Bible, est rarement un souvenir : elle est présence, elle est manière de revivre ce qui a été vécu. Par la mémoire, on n'est en rien dans le souvenir, mais au contraire dans un présent, toujours actif, toujours à vivre. Encore une fois, l'évangile ne parle pas d'une sympathique petite dame qui aurait versé son Chanel n° 5, dans un geste enthousiaste et un peu fou, geste dont un vieux polaroïd garderait le souvenir, passé mais charmant.
La première fois que la Septante emploie le terme mnèmosunon, "mémorial", c'est dans un passage très célèbre. Au buisson ardent, Dieu dit son nom à Moïse : YaHWéH, "JE SUIS". Il ajoute : "C'est mon nom à jamais, c'est mon mémorial de génération en génération" (Exode 3, 15). Le mot est quasiment l'équivalent du nom divin : le mémorial de Dieu, c'est son Nom Très Saint, ce Nom qui témoigne de sa Présence. Peu après, Dieu offre aux humains comme mémorial rien moins que la fête de Pâque. Concernant en effet le jour de la Pâque et toutes les institutions qui le réglementent, Dieu dit : "ce jour vous servira de mémorial, et vous le fêterez comme une fête pour le Seigneur ; dans toutes vos générations — c'est une institution perpétuelle — vous le fêterez" (Exode 12, 14).
On pourrait continuer l'exploration passionnante de ce mot : le mémorial désigne ainsi certains sacrifices offerts à Dieu, qui témoignent de sa Présence effective et de l'alliance que chacun peut renouveler avec lui (Lévitique 2, 2 ; 6, 8…).
"On fera de cette femme un mémorial", dit Jésus : nous sommes à nouveau placés dans l'Œuvre de Dieu, parmi ceux qui l'accomplissent, qui y collaborent, au moyen des gestes simples, faits quand il faut. Ces gestes attirent bien entendu sur eux l'immédiat grognement de ceux qui vivent dans leur monde limité.
Quand on assiste à la messe, l'évangile est proclamé et le Mémorial du Seigneur est accompli dans la consécration du pain et du vin qui sont son corps et son sang. "Partout où cet évangile est proclamé" dit Jésus — éminemment lors de la célébration eucharistique — le Mémorial du Seigneur se déploie chargé de tous ceux et de toutes celles qui ont participé à son œuvre, qu'ils soient connus ou inconnus. En ce moment-là, on fait mémoire d'eux : avec le Christ, en Lui et par Lui, ils sont là présents, vivants, agissants.
Philippe Lefebvre 04 09